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Maltraitance chez les aînés : un phénomène difficile à dénoncer

conseiller.ca – Entrevue de Judith Gagnon

Environ 4 % des aînés vivant en résidence privée sont victimes de maltraitance, en grande majorité de type financière. Parmi les facteurs de risque, on note : le stress et la frustration de la famille vis‑à‑vis d’une personne en perte d’autonomie; la migration des jeunes couples vers les centres urbains; l’isolement social d’une personne aînée dont la santé physique ou mentale est en déclin; ainsi que l’érosion des liens culturels entre les générations.

Judith Gagnon est présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR). Selon elle, la loi devrait obliger toute personne témoin de maltraitances envers une personne vulnérable à le dénoncer.

Conseiller : Traitez-vous souvent des cas de maltraitance chez les aînés?

Judith Gagnon : « Il y a maltraitance quand un geste singulier ou répétitif, ou une absence d’action appropriée, intentionnel ou non, se produit dans une relation où il devrait y avoir de la confiance, et que cela cause du tort ou de la détresse chez une personne aînée[1]. » Il faut faire la distinction entre la maltraitance et l’intimidation. Cette dernière se définit comme un acte délibéré ou non et répétitif, qui est posé dans un contexte d’inégalité de rapports de force; il aura pour effet d’engendrer de la détresse, de blesser ou d’ostraciser. En réalité, on voit plus de cas d’intimidation que de maltraitance. Mais la maltraitance est bien plus grave.

Pourquoi est-elle plus grave?

La victime se fait flouer par un intime. Supposons que je garde chez moi une personne aînée, il est naturel qu’une relation de confiance s’instaure. Il sera donc possible pour moi de tirer profit de la situation pour profiter d’elle, la voler ou faire n’importe quoi à son détriment. Quand tu as confiance en une personne, tu deviens perméable et la laisses entrer dans ta bulle sans te méfier.

Certains sont également dans le déni…

Fréquemment. Il faut comprendre que ceux qui maltraitent les victimes s’attaquent aux personnes les plus vulnérables, la plupart du temps, celles qui sont les plus isolées. Il nous arrive à l’AQDR de constater qu’un membre subit des abus, mais il faut du temps pour le convaincre. Et même lorsque c’est fait, il refuse généralement de dénoncer son agresseur. Il ne faut pas oublier que la personne qui le maltraite est bien souvent sa seule fréquentation. S’il porte plainte, il perd son contact humain. J’ai eu un cas similaire il y a peu de temps. C’était un homme âgé, un orphelin de Duplessis, très seul et sans famille, qui s’était lié d’amitié avec un jeune homme qui tondait sa pelouse. Sauf que le jardinier en question avait fini par le convaincre d’aller vivre en résidence et de lui donner sa maison. Il lui avait même fait faire un testament en sa faveur. Quand on s’en est rendu compte, il a été très difficile d’amener la victime à le dénoncer.

C’est pour cela qu’à l’AQDR, vous militez pour la dénonciation obligatoire.

Aujourd’hui, toute personne témoin de maltraitances doit dénoncer les faits si la victime est en CHSLD ou si elle est inapte à le faire. Nous souhaitons que cette obligation soit étendue à tous les cas de maltraitance. Malheureusement, la loi reconnaît plutôt la liberté de la victime de ne pas porter plainte contre son bourreau, bien qu’elle soit manipulée. Il est très difficile de sortir de l’emprise de la personne qui vous maltraite.

Quelles sont les conséquences de la maltraitance?

Elles sont de plusieurs ordres. Il y a les conséquences psychologiques bien sûr, puisque les victimes perdent souvent leur estime personnelle, et les conséquences physiques, à cause du stress qui peut amener à développer toutes sortes de maladies. Mais aussi et peut-être même surtout, les répercussions financières, puisqu’on cherche souvent à voler leur argent. Il existe vraiment des cas où des personnes qui avaient économisé toute leur vie pour la retraite n’ont maintenant plus rien.

Est-ce facile de repérer la maltraitance?

Quand une personne a moins de visite, qu’elle ne reçoit plus de soins, quand ses comptes se vident anormalement, ça se voit. D’ailleurs, en situation de maltraitance financière, il est facile de remonter le fil de l’histoire et d’avoir une bonne idée du problème. Mais, au risque de me répéter, il faut réussir à convaincre la victime. Cela demande beaucoup d’énergie et de courage de regarder les choses en face, puis de dénoncer; certaines personnes préfèrent donc endurer.

Est-ce que le phénomène est assez encadré?

Pour ce qui est de la maltraitance financière, on constate de grandes avancées ces dernières années. L’Autorité des marchés financiers (AMF) a signé avec le gouvernement du Québec une entente-cadre dans le but d’assurer une meilleure protection et d’apporter l’aide nécessaire aux aînés victimes de maltraitance. Du côté de la police, le Service de police de la Ville de Montréal est très impliqué et il a un programme d’accompagnement des victimes. Mais il n’existe qu’à Montréal. Or, c’est sur tout le territoire qu’on retrouve la maltraitance.

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