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Détecteurs de chute : utiles, mais pas infaillibles

Pour se sentir en sécurité, de nombreux aînés qui vivent seuls se tournent vers des colliers munis de boutons d’alerte et d’un détecteur de chute. Mais la technologie n’est pas toujours fiable, contrairement au discours de vendeurs et aux publicités qui se veulent rassurants.

MARIE-FRANCE BÉLANGER, RADIO-CANADA

Roland Comtois rêvait de vivre jusqu’à 100 ans. Ingénieur puis député fédéral pendant 18 ans, il était proche de ses deux filles avec qui il aimait voyager. À 86 ans, il a pris son passeport pour dix ans, raconte sa fille Ninon.

Pour un homme de 91 ans, mon père était relativement en très bonne forme, ajoute son autre fille Louise. Leur seule crainte : que leur père fasse une chute dans son logement où il vit seul.

Question d’avoir l’esprit tranquille, en 2019, Roland Comtois se procure un appareil de détection de chute muni d’un bouton d’urgence. Il l’avait tout le temps dans le cou, selon sa fille Louise. Son père est bien conscient que son appareil ne l’empêchera pas de tomber. Mais au moins, en cas de chute, dit-elle, une alerte sera déclenchée et les services d’urgence seront appelés sur place rapidement.


Les chutes chez les aînés

Au Québec, les chutes sont responsables de :

  • 21 433 hospitalisations par année;
  • 1082 décès/an;
  • Les personnes âgées de 65 ans et plus représentent 91,9 % de ces décès et  71,2 % de l’ensemble de ces hospitalisations.

Source : INSPQ(Nouvelle fenêtre)

Les chutes chez les personnes âgées sont très courantes. Chaque année, environ 30 % des personnes de 65 ans et plus et 50 % des 80 ans et plus qui vivent dans leur domicile font une chute. Dans sa pratique, la docteure Josée Filion, gériatre au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, voit quotidiennement ce genre de cas. C’est un phénomène d’une importance capitale, souligne la médecin spécialiste. D’autant que la moitié des chutes vont donner lieu à une blessure.

Combinée à une évaluation médicale, elle recommande les appareils de détection de chute à ses patients qui vivent seuls et qui sont à risque de tomber, dans l’espoir de leur éviter de rester un long moment sur le plancher. Quand ils arrivent à l’hôpital avec un séjour prolongé au sol, ça a des conséquences majeures. On s’attend à plus de complications, par exemple au niveau des plaies, dit-elle.

Les appareils de détection de chute sont donc utiles. Mais la docteure Josée Filion est bien consciente de leurs limites. Quand on fait les études en laboratoire, il semble y avoir une bonne sensibilité pour détecter les chutes. Mais dans la vie de tous les jours, ce n’est pas la même chose, dit-elle.

Un manque de données sur l’efficacité des appareils

Telus, avec qui Roland Comtois avait un contrat, a refusé de répondre aux questions de La facture sur l’efficacité de ses appareils de détection de chute. Pour y voir plus clair, nous nous sommes tournés vers Patrick Boissy, chercheur au Centre de recherche sur le vieillissement de Sherbrooke et spécialiste des capteurs portés. Selon l’expert, la détection des chutes par les appareils comme celui de Roland Comtois, repose sur trois éléments.

Lorsqu’on tombe, on se rapproche du sol. Ce rapprochement induit une accélération. Lorsqu’on touche le sol, ça induit un impact. Et lorsqu’on tombe complètement à l’horizontale, on change de position par rapport à la verticale. L’appareil va venir détecter ces trois événements et les combiner ensemble pour arriver à déduire si la personne est tombée ou non, précise l’expert.

Accélération, impact et changement de position : chacun de ces éléments doit être présent pour qu’une chute soit détectée, selon Patrick Boissy. C’est donc dire que certains types de chutes passent sous le radar. Toutes les chutes dites molles sont probablement celles qui sont les plus difficiles à détecter, signale celui qui est aussi professeur à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke. Il donne notamment l’exemple de chutes verticales mais lentes sur le bord d’un mur, où il n’y aura pas de changement d’orientation de la personne.

Tout comme d’autres experts consultés, Patrick Boissy fait valoir qu’il n’y a pas, à sa connaissance, de données sur l’efficacité des détecteurs de chutes en conditions réelles. La littérature scientifique sur le sujet est tout simplement insuffisante. On a uniquement pour le moment des données […] en conditions de chutes simulées. Or, selon lui, les chutes simulées ne reflètent pas les vraies chutes.

Telus n’offre plus le dispositif que portait Roland Comtois. La compagnie en propose maintenant un autre sur son site web qui fonctionnerait sensiblement de la même manière et dont on ignore également l’efficacité réelle, selon Patrick Boissy.

Le discours des vendeurs et de la compagnie

Le marketing de Telus met l’accent sur la tranquillité d’esprit que procure l’appareil. Il faut cliquer sur une note en bas de page pour découvrir que l’appareil peut ne pas détecter toutes les chutes. Pourtant, dans 20 points de vente de Telus que nous avons contactés ou visités, la majorité des vendeurs ne font pas état de cette mise en garde. Plusieurs nous disent que l’appareil fonctionne à tout coup.

De leur côté, Louise et Ninon Comtois n’ont pris connaissance des limites de l’appareil qu’après la mort de leur père, lorsqu’elles ont retrouvé une mise en garde au dernier paragraphe d’un document intitulé termes et conditions qui se trouvait dans la boîte. C’est écrit très, très, très petit. C’est écrit où les gens ne lisent pas, fait valoir Louise Comtois.

L’affaire se déplace en cour

Les filles de Roland Comtois poursuivent aujourd’hui en dommages, pour près de 260 000 $, la division de Telus qui a acquis Direct Alert pendant l’abonnement de leur père.

Par courriel, Telus santé offre ses condoléances à la famille Comtois. La compagnie ne veut pas accorder d’entrevue puisque le dossier est actuellement judiciarisé. Mais dans les documents déposés en cour, Telus soutient qu’elle n’a commis aucune faute et a respecté ses obligations. Telus ajoute que Climax Technology est responsable à titre de fabricante du système de réponse d’urgence personnel. De son côté, Climax Technology nie toute responsabilité dans cette affaire.

Pour Ninon et Louise Comtois, la douleur est toujours vive deux ans après la mort de leur père. Il ne demandait jamais rien pour lui. Il était toujours prêt pour aider les autres. La journée où lui a eu besoin des autres, ils n’étaient pas là, expriment les deux sœurs avec tristesse.

Source: Radio-Canada

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